Les rouages de la Machine à Lire

Henri Martin est le fondateur de « La Machine à Lire ».  Il l’a implantée dans le centre de Bordeaux en 1979, puis cédée en 2008.  L’histoire de la librairie s’inscrit au cœur des problématiques de l’industrie du livre, qui ne cesse de connaître des perturbations.

henri martin
Fascinant gentleman des temps modernes  ©Héloïse Moro – Blue

10h du matin, j’entre dans la Machine. J’ai rendez-vous avec Monsieur Martin, au milieu des innombrables livres qui tapissent les murs. Le lieu est original et son ambiance des plus apaisantes. Quelques lecteurs flânent déjà dans les rayons, ce sont des habitués. Après un bonjour enjoué, tout de suite rendu par deux voix féminines dissimulées dans la vitrine et quelque part derrière les colonnes, j’avance vers la zone dédiée aux « polars », où j’aperçois mon conteur du jour.

«- Monsieur Martin ? »

Il tapote sur son smartphone, avant de me répondre :

« Dans la vie, le contact est essentiel. Qu’est-ce que la communication sans l’étreinte ? »

Et il me serre la main, chaleureux. Le virtuel, c’est bien, mais le réel, c’est mieux. On démarre sur les chapeaux de roue, en commençant par la situation initiale : Pourquoi ce nom, pourquoi une librairie ? Il rit. Il paraîtrait qu’il n’est pas le mieux placé pour raconter cette histoire.

©Héloïse Moro
©Héloïse Moro

« – Nous avons beaucoup travaillé sur le projet de la librairie. Et nous avions surement pensé à tout ! Mais on s’est aperçu au dernier moment que nous n’avions pas choisi de nom ! Nous l’avons fait dans l’urgence, pour la raison sociale. J’ai choisi le nom « La Machine à Lire » à cause de – ou grâce à – un mauvais livre que j’aimais et qui s’intitulait : Une machine à lire : le roman policier, de Boileau-Narcejac. Par ailleurs, j’étais amateur de philosophie, Deleuze et sa machine désirante me sont aussi venus à l’esprit, tout correspondait sans forcément se recouper. »

Quoi qu’il en soit, tout n’a pas été aussi rose qu’aujourd’hui. Quelques éléments perturbateurs ont envahi le marché du livre au début des années 80, alors que la Machine démarrait.

Henri rassemble ses pensées.

« – Comme nous n’avions que peu de moyens, nous n’avons pas pu choisir un emplacement très favorable. La rue de la Devise n’était pas fréquentée comparé à la rue Ste-Catherine. À une époque où internet n’existait pas, il était donc difficile de nous localiser. De même, créer une librairie en 79 était une idée un peu saugrenue. La tendance était à la concentration des commerces, non à leur spécialisation et à leur indépendance. »

Un tiers des points de vente du livre aurait fermé entre 78 et 82, avec l’instauration du prix net puis le système du prix imposé par la loi Lang. Malgré cela, la Machine à Lire a tenu bon.

Venons-en aux multiples péripéties. La Machine à Lire ne s’est jamais grippée, bien au contraire, des améliorations lui ont été apportées à plusieurs reprises.

quelques dates
Créé avec infogr.am ©Héloïse Moro

« – Il a fallu gérer l’inattendu », c’est-à-dire la croissance non prévue de cet endroit qu’Henri Martin considérait comme un lieu « à part », me confie-t-il. Le déménagement a contribué à cela.

« On a vérifié la véracité du slogan de McDonald, à savoir les trois conditions de la réussite commerciale : 1. l’emplacement, 2. l’emplacement, 3. l’emplacement. En déménageant de seulement 100 mètres, notre chiffre d’affaires a doublé. »

La réhabilitation des quais a participé à la création d’une nouvelle dynamique au sein du centre-ville. La place St-Projet est ainsi devenue partie intégrante du circuit commercial de Bordeaux. Comment la Machine à Lire s’est-elle démarquée de ses confrères (Mollat, par exemple) ?

Le logo est composé des deux L et du M de La Machine à Lire ©

« Lors du déménagement, la question de l’identité de la librairie s’est posée. On avait envie de mûrir. On a eu des tentatives internes de création de logo, mais ce n’est qu’en 1996 que nous en avons enfin eu un. Nous avons fait travailler une agence de graphisme bordelaise cette année-là pour le produire. »

Henri Martin fait rouler sa cigarette électronique entre ses doigts.

Créé avec infogr.am ©Héloïse Moro

À côté du bleu profond de Mollat s’est alors élevé le rouge vif de La Machine. Face à cette grosse librairie si célèbre dans la région, La Machine n’est pas en reste. Vue comme un passage formateur pour les libraires, qui y restent en moyenne 4 à 5 ans – la promotion étant impossible dans les librairies de cette taille -, ceux-ci en ressortent avec de solides compétences, reconnues des confrères. Les rotations sont assez fréquentes et l’équipe n’est composée que d’une dizaine de personnes, avec les stagiaires.

©Héloïse Moro
©Héloïse Moro

Après toutes ces péripéties positives, quelques éléments de résolution à propos des perturbations du marché du livre.

Le particularisme autour du lieu, d’une identité propre, du professionnalisme, devient de plus en plus important chez les petites et moyennes librairies, et leur permet de se démarquer. La grande distribution a imposé la déqualification, les libraires coûtant plus cher que de simples vendeurs. Mais le modèle unique commence à s’effriter pour les inconditionnels du livre, ceux qui ne peuvent pas vivre sans. « – La rareté, c’est de vendre UN livre à UNE personne, et de renouer le lien avec les libraires. Ce que font encore La Machine à Lire et Mollat, parmi d’autres. »

« Il y a une chute de la maison « concentration » avec Virgin Megastore, et un mouvement de réouverture des petites librairies. Sur Bordeaux, on peut citer Psy’k&Déclik, Le Passeur… »

Les lecteurs ont besoin de références sur lesquelles s’appuyer pour valider une librairie et y revenir. Dans le stock permettant de donner du charme au lieu doivent se trouver des perles rares, qui ne seront pas forcément achetées. Elles leur feront dire : « Tiens, ils ont même ce livre-là ?! ».

Nous voilà au dénouement de notre histoire. Qu’en est-il de notre librairie ? Henri Martin me regarde. Il ne semble pas trop inquiet. La Machine est entre de bonnes mains.

« À l’avenir, le besoin social de ces lieux-là sera de plus en plus fort. Nous voudrons toucher et échanger de la façon la plus matérielle possible.»

Cette phrase sonne comme une évidence pour moi. L’avenir semble donc prometteur pour les libraires. Pourtant ces derniers craignent l’avènement du livre électronique, ce qui n’est pas le cas d’Henri.

« – C’est un enjeu commercial immédiat. Il y en aura de plus en plus ! Cela n’empêchera pas le livre papier de cohabiter avec le livre électronique, bien au contraire. Il ne faut pas laisser passer le train de la modernité. Bien sûr, pour compenser les pertes du livre papier, nos points de vente physiques devront proposer de nouveaux espaces. »

©Héloïse Moro
©Héloïse Moro

Monsieur Martin me fait noter les références du livre suivant, qu’il me conseille de consulter : En Amazonie, « Infiltré dans le meilleur des mondes«  – Éditions Fayard.

 « L’avenir du livre n’est pas chez Amazon. Si cela le devient, c’est très inquiétant. »

Sur cet enjeu fort, presque politique, notre entretien se termine. Alors que je prends mes dernière notes, je lui demande comment lui-même se considère par rapport à sa belle création.

« Je ne suis plus que dans l’ombre de la librairie aujourd’hui. On m’appelle lorsque l’on a besoin de moi. Je ne suis que le créateur (et éventuellement le dépanneur de la machine !) »

A ces mots, je relève les yeux vers lui, mais mon regard ne rencontre plus que l’étagère des nouveautés en romans policiers. Un dernier mot s’échappe un peu tard de mes lèvres :

Merci.

Et vous, que représente la Machine à Lire à vos yeux ?

Propos recueillis et agencés par Héloïse Moro

INFORMATIONS PRATIQUES :
8, place du Parlement – 33000 Bordeaux
33 (0)5 56 48 03 87

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