La résistance du vinyle

  Jadis, à une époque que beaucoup de jeunes ne veulent pas connaître, la musique n’existait pas seulement sur internet, mais aussi pressée sur des disques. Il fallait se lever, aller chez son disquaire, lui parler, soit pour lui demander conseil, soit pour vérifier qu’il avait bien reçu le dernier vinyle des Floyds. Il fallait ensuite se lever à nouveau pour déposer le disque sur la platine, puis s’installer pour l’écouter (avant de se relever pour changer de face!), des centaines de fois, jusqu’à en connaître la moindre note (et avoir les cuisses musclées à force de se relever). Aujourd’hui, certains irréductibles tiennent toujours boutique pour perpétuer leur amour du disque. C’est le cas du disquaire indépendant le mieux installé sur Bordeaux, situé à quelques pas de la place de la Victoire : Total Heaven.

 

Les gens en parlent, la presse clame que c’est son grand retour alors qu’en réalité il n’est jamais parti. Pour Martial, l’un des deux gérants du magasin, le vinyle c’est toute une histoire d’amour. Dans les bacs, on compte désormais 75% de vinyles contre 25% de cd. A l’ouverture de la boutique il y’a 18 ans, les bacs étaient remplis de manière équitable. Même les grandes enseignes comme la Fnac ont à nouveau garni leurs rayons de disques vinyles. En 2014, les ventes de 33-tours ont atteint leur meilleur chiffre depuis 20 ans.

Pourquoi ce format encombrant refuse-t-il de disparaître?

Les vinyles sont éternels?

« Au début des années 80, Sony et Phillips ont essayé d’imposer le format cd en faisant croire que le vinyle était obsolète. En réalité, des vinyles des années 30 fonctionnent toujours parfaitement, là où nos cd d’il y’a une dizaine d’années sont rayés et usés par le temps et le nombre d’écoutes. »

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Le vinyle est grandement majoritaire dans les bacs.

Le vinyle, c’est aussi le plaisir de l’objet : qu’elles soient tactiles ou auditives, les sensations ne sont pas les mêmes. Le son est plus chaud, ample et dynamique. La pochette permet un travail graphique plus fouillé, sans oublier les craquements sonores dont les amateurs ne peuvent se passer. Cela dit, d’un point de vue purement technique, on ne peut pas dire que le son du vinyle soit meilleur; il est seulement différent.

Acheter un 33-tours, c’est aussi un acte engageant, qui va à l’encontre de toute la consommation rapide qui régit notre société. Se lever pour placer le diamant sur le vinyle, c’est un acte qui pousse souvent à aller plus profondément dans la musique, à l’écouter avec plus d’attention.

Le grand méchant internet ?

Pas seulement. Oui, il est aujourd’hui difficile de tenir une boutique de disques à l’ère du numérique. Cela dit, Martial n’est pas aigri face à la concurrence du net. Selon lui, la culture qu’on peut se faire par le biais de la musique dématérialisée est une véritable aubaine. Grâce à ça, les jeunes découvrent des centaines de groupes variés en très peu de temps. Autre conséquence positive : le niveau général des musiciens augmente.

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Écouter plus oui, mais est-ce qu’on écoute aussi bien ?

« Les jeunes absorbent énormément, mais certains le font trop en surface: sur un iphone, avec un son dégueulasse, sans savoir qui fait quoi, quel est le nom du morceau etc. Lorsque la musique dématérialisée n’existait pas, tu appréciais la musique différemment, tu l’écoutais plus en profondeur et t’en imprégnais davantage. »

A trop consommer de manière boulimique, ne finit-on pas par seulement effleurer les choses, sans jamais assez creuser pour en tirer la substantifique moelle?

 

Comment survivre au dématérialisé ?

Martial reconnaît que ça a été très dur. Ne pas avoir de site de vente en ligne est peut-être ce qui les a sauvés. Beaucoup de boutiques se sont mises à vendre uniquement sur le net, pour réduire leurs coûts et ne plus payer de loyer. Eux qui font tout à la main n’ont jamais été intéressés, d’autant plus qu’ils n’ont pas du tout la fibre informatique. C’est peut-être ce qui les a forcé à tenir le coup pendant 4 années qui ont été difficiles.

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Expos, showcases: la diversité comme clé de la réussite?

Sans compter le fait que beaucoup de mélomanes aiment le côté boutique de proximité. Que ce soit pour venir demander conseil, flâner au milieu des bacs et des œuvres d’artistes de la région exposées aux murs, écouter tout ce qui leur plaît, acheter leurs places de concerts ou même assister à des showcases.

 

Total Heaven, l’origine

L’aventure a commencé en 1996, alors que le premier magasin de disques de Luc Magnant, Rock Virus, peinait à survivre dans la petite ville de Saintes. Inspiré par le nom du label dont il était à la tête, Total Heaven, il décide de retenter sa chance à Bordeaux en ouvrant une nouvelle boutique. Rock Virus avait peut-être fait l’erreur de se spécialiser un peu trop, Total Heaven sera plus généraliste ! Du rock, du reggae, de la musique latine, lui et Xavier (son seul employé) espèrent viser un public plus large. En 2000, alors que la boutique commençait à bien marcher, Martial rejoint les rangs, chargé d’apporter un peu plus de diversité : le hip-hop et l’électro s’installent dans les bacs.

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Martial, grand fan de Ween, un groupe atypique à découvrir.

Aujourd’hui, ils sont fiers de posséder un magasin qui couvre tous les styles, mis à part la musique classique et la techno hardcore. Passionnés ils le sont, mais ils n’ont jamais voulu s’adresser uniquement à une chapelle de spécialistes. Au contraire, ils aiment marcher sur les pas des disquaires des années 60 qui vendaient aussi bien du Claude François que du Stooges.

A présent, Luc a revendu l’affaire à ses deux anciens employés qui gèrent seuls la boutique. Ces passionnés qui continuent à mixer uniquement des vinyles en sont persuadés : rien de plus triste qu’un dj qui mixe des mp3 mal encodés.

Si l’on se fie aux ventes et à l’affluence dans la boutique, aucun doute : le vinyle n’est pas prêt de disparaître!

 

 

 Total Heaven

6 Rue de Candale, 33000 Bordeaux

05 56 31 31 03

 

Maxime Nicolau

Crédits photos: Maxime Nicolau
Photo d’en-tête: Nico Pulcrano

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4 réflexions sur “La résistance du vinyle

  1. La photo d’en-tête est signée Nico Pulcrano (en expo tout le mois d’avril 2015 à Total Heaven)
    Merci Maxime Nicolau !

  2. Rock Virus restera toujours pour moi le meilleur magasin de vinyles. Au début dans une petite rue près du cinéma Gallia il ne fallait pas se fier à la taille du shop, grand comme ma salle de bain mais rempli de trésors. Grâce à Luc j’ai pu m’offrir le 1er Velvet (original), il m’a fait découvrir Sonic Youth, Pavement, etc… j’avais 15 / 16 ans. Ce que je n’ai jamais retrouvé chez les autres ce sont des conseils aussi avisés, il savais de suite ce que j’aimais, il prenait des risques. C’était aussi notre lieu de rendez-vous, comme le café du coin. Bien loin des boutiques en ligne.
    Vous auriez pu citer sa boutique à Bordeaux : la Charcuterie (St Michel, rue Camille Sauvageau). On y trouve de nombreux vinyles de collection à des prix abordable, du matos HiFi, photo argentique… Et continue à prendre des risque pour sa passion, avec le label Big Tomato tout juste créé.

    1. CA fait plaisir de lire ce que j’ai connu ,nous avons du sans doute nous croiser,en effet le magasin à ensuite changer d’adresse rue st Michel toujours à Saintes . avant le grand départ pour Bdx en 96 ,En effet à cette époque j’ai pu découvrir prendre le temps d’écouter,d’apprécier ce que Luc me faisait connaitre,il y avait aussi Tatou prod qui organisé des concerts assez Variés.

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