Un tour du monde en deux heures : exclusivité privée

Un matin d’hiver, dans le jardin public de Bordeaux. Le soleil vient tout juste de se lever, et pourtant le muséum d’Histoire naturelle est déjà réveillé. Enfin, c’est en réalité peu dire, puisque les locaux sont fermés depuis 2009, et la réouverture est prévue l’année prochaine. Le public semble l’avoir oublié et passe devant en l’ignorant. Derrière les échafaudages, seuls les bruits sourds mais discrets des travaux sont perceptibles. 

L’activité du jour est un peu secrète, et complètement exclusive. Après avoir parcouru le parc en suivant des instructions aussi précieuses que précisément complexes, il est possible d’identifier le passage qui nous donnera accès à notre visite privée. L’entrée se fait par l’une des nombreuses portes dérobées, pour avoir plus chaud, mais surtout pour rencontrer notre professeur du jour : Matthieu Landreau, régisseur des collections. La visite peut commencer.

Matthieu Landreau
Matthieu Landreau, le régisseur des collections du muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux.

L’arche de Noé n’est pas si loin…

Matthieu Landreau nous offre aujourd’hui l’accès exclusif aux collections du muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux, qui dorment depuis bientôt dix ans. Nous nous sommes rendus au centre de conservation des collections (CCC), dont l’adresse doit rester secrète. Il a été construit par la mairie, pour les besoins de réaménagement du muséum. Toutes les pièces les plus fragiles y reposent : la malacologie (les mollusques et coquillages), la géologie, les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons, et les grands spécimens naturalisés.

Armoires CCC
Les spécimens naturalisés sont stockés dans ces étagères, qui s’ouvrent en actionnant des manivelles.

Une fois arrivés au centre de conservation, l’entrée se fait par le quai des chargements. Sans s’attarder sur les cartons en double cannelure et les particules de calage à base de maïs recyclable qui serviront à transporter les pièces, l’entrée dans le vestiaire est directe. Quoi que cela puisse paraître démesuré, l’accès aux collections est encadré par des normes d’hygiène : la blouse et les sur-chaussures sont obligatoires. Juste après, le local d’emballage et de consultation projète déjà notre attention dans une autre dimension. Un squelette de zèbre est en place pour se faire photographier, alors qu’une meute de chiens de la grande guerre attend sagement son départ, emballée dans un coin. Près d’eux, des oiseaux et des rapaces en position de plein vol se reposent les uns sur les autres, aussi prêts à partir pour leur demeure principale.

Bois et cornes
Les « bois et cornes ». Les plus larges d’entre eux mesurent plusieurs mètres.
Oiseaux exotiques
Les oiseaux, tous plus colorés les uns que les autres. Ils viennent du monde entier.

… Et le spectacle en vaut la peine

L’entrée dans la nef des spécimens naturalisés attise la curiosité. Ces énormes étagères sur rails doivent forcément cacher des merveilles. Les « bois et cornes » ou encore « grands mammifères ongulés » qui sont inscrits dessus donnent envie de tout ouvrir. Mr Landreau hésite ; quelle manivelle va-t-il tourner, pour donner accès à qui, à quoi ? Il active un premier mécanisme. Les étagères se décalent, laissant apparaître un espace étroit qui laisse découvrir quelques formes intrigantes au fur et à mesure de son ouverture. Et là, une multitude de réaction envahirait n’importe quel chanceux. Un retour en enfance ferait lâcher un « wouaaah », les yeux écarquillés. La référence n’est pas prodigieuse, mais la scène ne rappelle qu’un film : La nuit au musée. Et si ils devenaient tous vivants, d’un seul coup ? Le contexte rappelle vite à l’ordre, et une profusion de questions vient à l’esprit.

Squelettes
Des squelettes du corps humain et de gorilles.

Mr Landreau ouvre progressivement plus d’étagères. De nombreuses pièces, beaucoup de spécimens, tant d’êtres vivants que de créatures impressionnent toutes plus les unes que les autres. Il sera impossible de voir le million de pièces qui compose l’intégralité des collections. Le nombre est énorme, mais il est lié à l’histoire de Bordeaux. Son port et les érudits de l’époque lui ont permis d’acquérir des collections de par le monde entier. Les pièces ont d’abord été acquises par des particuliers, propriétaires de cabinets de curiosité. Ensuite, l’hôtel particulier où se trouve aujourd’hui le muséum d’Histoire naturelle a été cédé à la ville de Bordeaux, qui a décidé de l’utiliser pour mettre en valeur toutes les collections du musée, rachetées petit à petit aux particuliers.

Serpents
Ces serpents sont la propriété de l’Université de Bordeaux, mais ils sont stockés au centre de conservation des collections (CCC). Certains étudiants ont effectué des recherches relatives aux venins sur ces spécimens.

Mais comment faire pour en arriver là ?

Aujourd’hui, les pièces de la collection peuvent être acquises de différentes manières. Tout d’abord, le don ; il arrive que des particuliers souhaitent se débarrasser de certaines collections, en les confiant au muséum. Pour les espèces locales, le muséum d’Histoire naturelle entre en contact avec un centre de soin. Ces établissements recueillent des animaux blessés ou malades dans l’objectif de les relâcher dans leur environnement naturel. Toutefois, il arrive qu’ils succombent à leurs maux. A ce moment là, le muséum récupère la dépouille et fait appel à un taxidermiste pour naturaliser l’animal. Le prix de la pièce correspond alors à la valeur de la naturalisation ; un renard coûte par exemple 250€. Dans le cas où l’espèce souhaitée n’est pas disponible dans les centres de soin, plusieurs options existent. Des taxidermistes spécialisés travaillent parfois sur des espèces particulières qui peuvent correspondre aux attentes du muséum.

Aussi, l’établissement peut aussi se rapprocher de zoos, qui perdent parfois certains de leurs animaux, qui meurent de vieillesse ou bien d’une maladie. Dans ce cas, le prix de l’animal correspond aussi à la prestation de taxidermie. La dernière façon pour le muséum d’acquérir une pièce est de l’acheter aux enchères. A ce moment là, Mr Landreau nous avoue « qu’il faut avoir beaucoup de chance, ou beaucoup d’argent ». Le prix de base correspond encore une fois au prix de la naturalisation, mais les enchères montent très vite. Les animaux les plus rares et les plus désirés atteignent des prix faramineux. Les félins peuvent coûter plus de 20 000€, et la célèbre chouette harfang d’Harry Potter plus de 10 000€, alors que sa naturalisation ne vaut pas plus de 300€.

Pour des besoins plus ponctuels, le muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux peut faire appel à d’autres musées de France. Les établissements peuvent en effet se prêter des pièces ou des collections, mais elles ne peuvent en aucun cas se les donner, comme le définit le principe d’inaliénabilité.

Coraux
Les coraux sont des animaux, et pas des plantes. Lorsqu’ils meurent, ils perdent leur couleur, à l’exception des rouges.

Et en 2018 ?

A la question de l’organisation du nouveau muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux, Mr Landreau explique tout, en off. Le deuxième étage sera réservé aux expositions permanentes, avec pour discours La nature vue par l’homme, pour aborder les problématiques de collecte, de pollution, de conservation, et de protection de l’environnement. Le premier étage sera dédié aux expositions semi-permanentes, qui dureront entre trois et cinq ans. Les deux premières seront Le littoral aquitain, et Qui mange quoi (liée aux régimes alimentaires). Le rez-de-chaussée comportera l’accueil du muséum et quelques éléments muséographiques, avec La diversité des tailles et La diversité des couleurs. Ce niveau accueillera aussi le Musée des tout petits, réservé aux enfants allant de la maternelle jusqu’au CP. Un sous-sol sera aussi aménagé avec des salles d’expositions temporaires, qui dureront moins d’un an et qui seront constituées par le muséum, ou louées à d’autres établissements.

Ours polaire
L’ours polaire, une des nouveautés du muséum. Il deviendra probablement une nouvelle mascotte.

Les pièces maîtresses du muséum sont conservées dans le hall des grands spécimens. Miss Fanny est une femelle éléphant d’Asie qui mesure trois mètres de haut ; c’est la mascotte historique du muséum. Elle a vécu dans une ménagerie aux Quinconces, elle est morte en 1892 et elle a été rachetée et naturalisée par le conservateur de l’époque. Aussi, un nouvel ours polaire fera son apparition dans le Musée des tout petits, en espérant qu’il devienne l’une des mascottes. Cependant, la plus grosse pièce du muséum fait aussi partie des nouveautés pour la réouverture : c’est un squelette de baleine.

Eléphant Miss Fanny
Miss Fanny, la reine du muséum. Elle est naturalisée grâce à une charpente en bois et des bandes de plâtre. Ce n’est pas son squelette qui lui permet de tenir debout, bien qu’il soit aussi la propriété du muséum.

Aujourd’hui, les travaux dans les bâtiments du muséum sont à jour. Le gros oeuvre est terminé, et les ouvriers travaillent sur les peintures et les faux plafonds. Dès le mois d’avril, les sociétés chargées des vitrines entreront en scène jusqu’au mois d’octobre. L’ensemble des travaux aura coûté 16 000 000€. Pour Mr Landreau et ses collègues, leur mission annuelle est de regrouper tous les spécimens par thématique, de les emballer et de les rapatrier au muséum pour la fin de l’année, pour commencer par remplir le deuxième étage.

La visite est terminée. L’envie de rejoindre l’autre monde – celui que tout le monde connaît – ne se fait pas du tout ressentir, au contraire. La passion que Mr Landreau a pour son métier et pour chaque pièce de la collection est contagieuse, mais ce syndrome n’est en aucun cas dangereux. Dès sa réouverture en avril 2018, il est conseillé d’aller découvrir le nouveau muséum d’Histoire naturelle les yeux fermés. Enfin, il ne faut tout de même pas oublier de les ouvrir. Le risque serait d’être déçu, et il n’y a vraiment pas de quoi.

Besoin de plus d’informations ? D’une immersion encore plus totale ? D’un mannequin challenge ? La réponse est ici :

Elise Pied 

crédit photo : Elise Pied – tous droits réservés

Merci à Victoire Pineau, Matthieu Landreau et Lucie Loiseau pour leur collaboration.

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