UTOPIA Bordeaux : une douce utopie ?

L’argent est-il le nerf de la guerre pour pérenniser une activité ? Un “village“ d’irréductibles Girondins tente le pari d’exister à sa manière, loin du dictat que représente le sacro-saint chiffre d’affaire.

C’est sur la place Camille Jullian, au cœur de Bordeaux centre que se dresse la vieille église St Siméon qui accueille l’équipe de l’Utopia. Son activité prend la forme d’un cinéma indépendant qui diffuse des films d’art et d’essai en version originale sous-titrées et met en avant les productions françaises.

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Mais ce qu’il revendique avant tout, c’est de ne pas être qu’un simple diffuseur. La programmation est mûrement réfléchie et s’appuie sur des valeurs et un engagement politique. L’Utopia donne à voir mais surtout il donne à penser.

L’engagement citoyen comme moteur

Clairement déclarés de gauche, les exploitants du cinéma louent la diversité, l’échange et militent pour percevoir le monde autrement. Aniceto et Stephen tous deux Co-exploitants dans la structure, nous éclairent sur l’ADN Utopie. En diffusant des films d’horizons divers, ils souhaitent montrer toute la richesse culturelle de la planète. “Un film suffit parfois à saisir la culture d’un pays… c’est un trésor inestimable“ explique Stephen.

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En 2010, la polémique autour du film Israélien À cinq heures de Paris de Rachid Bouchareb révèle cet engagement aux yeux de la France. Elle pousse même à la réaction Frédéric Mitterrand, alors Ministre de la culture du gouvernement Fillon. Les gérants de l’Utopia vont choisir de déprogrammer le film pour “raisons morales“ suite au raid israélien meurtrier sur le convoi maritime d’aide à Gaza. Après que le ministre ait exprimé son incompréhension vis à vis de la “censure manifeste“ dont fait preuve l’exploitant, ce dernier va faire valoir son droit de réserve. “C’est un geste symbolique, il permet d’affirmer notre engagement qui est plus important à nos yeux que n’importe quelles subventions » dira le couple Faucon, fondateur du réseau.

Un fonctionnement alternatif

Car oui, l’Utopia fonctionne différemment et il le revendique. Il prône sa singularité, celle de ne pas céder aux sirènes de la publicité et de la vente de confiserie par exemple, qui rapporte aux franchises traditionnelles près de 80% des recettes. Et pourtant, la tarification reste basse : 6,50€ contre plus de 10€ pour l’UGC. L’Utopia ne gagne donc sa vie que sur les entrées propres en sachant que 50% du prix du ticket revient au distributeur du film, 38% rentre dans les caisses de l’Utopia et que les 12% restants vont au CNC, une aide au développement de projets cinématographiques franco-allemands.

Ce fonds de soutien permet de singulariser notre cinéma des autres pays européens qui voient les productions américaines représenter plus de 80% de leurs recettes globales contre seulement 6O% dans l’hexagone.

Maintenir l’équilibre financier reste donc la priorité (50000€ de déficit il y a deux ans et 35000€ de bénéfice pour l’année de 2016) : une véritable activité de funambule.

“Ce n’est pas facile mais ça fonctionne“ révèle Aniceto “On garde notre indépendance et on retombe toujours sur nos pattes d’une année sur l’autre“. Ne pas réfléchir d’abord en terme comptable, c’est l’assurance de ne pas “se prostituer“ auprès des organismes bancaires et de préserver notre liberté de choisir et d’entreprendre selon nos valeurs.

Et ces valeurs là, c’est un héritage précieux qu’Anne-Marie et Michel Faucon souhaitent léguer à la nouvelle génération qui les accompagne. C’est pourquoi l’équipe de l’Utopia, s’est organisée en Scop (société coopérative et participative).

Ce système permet aux 12 employés de la structure d’être actionnaires et donc décideurs à part égale du fonctionnement de l’Utopia. Ces personnes de confiance seront garantes de son esprit et auront pour mission de perpétuer la diversité du lieu.

La diversité, on peut dire que cette vieille église n’en manque pas. Loin de n’être qu’un cinéma, elle accueille en son sein tout un microcosme.

Un lieu polymorphe

L’utopie, c’est également un café-restaurant tourné vers les valeurs du Bio. Le restaurant est arrivé après la première année d’exploitation et s’est vite installé comme le parfait partenaire du cinéma « On avait besoin de rendre le lieu plus vivant en donnant aux spectateurs un point de repère pour patienter et débattre de nos diffusions… c’est vite devenu notre café des philosophes“. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le café Utopia est un endroit atypique et souvent bien animé.

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Le lieu accueille aussi la plus vieille AMAP (associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) de Bordeaux, installée chaque mercredi dans la vieille salle de la cheminée. L’appellation AMAP n’existait pas encore il y a 11 ans, mais nous voulions déjà sensibiliser notre public sur les ravages causés par les pesticides. La démarche consistait aussi à dire qu’il y avait d’autres alternatives aux grandes surfaces : “Favoriser les producteurs locaux et véhiculer des valeurs saines fait partie de la philosophie Utopie… une société dans la société“ .

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Finalement, on reste fidèle à l’esprit du lieu qui aura endossé tout au long de son existence de multiples casquettes. L’Utopia était une église jusqu’à la révolution française. En 1791, elle a été désacralisée, puis elle est devenue tour à tour une salpêtrière (fabrique de poudre à canon), une école de mousse pour la marine marchande, une conserverie au 19ème siècle et suite au boum de l’automobile au 20ème siècle, un garage.

La petite communauté utopienne s’est appropriée ce lieu chargé d’histoire en 1999. Complètement rénové, le bâtiment laisse apprécier un nouveau style baroque chaleureux.


Pour certains l’Utopia dégage l’image d’une petite société anarchique et trop politisée, pour d’autres, elle représente une alternative de pensée qui favorise la réflexion et rejette l’individualisme. Ce qui est sûr,  c’est que ce lieu emblématique de Bordeaux est plus vivant que jamais et que sa liberté d’entreprendre a encore de beaux jours devant elle.

Ainsi soit-il.

 

Article, photos, son et vidéo : Sébastien Coatriné

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