L’art des paños ou ces mouchoirs qui ont bonne réputation !

Je suis un paño, un mouchoir comme support pour les artistes chicanos incarcérés dans le Sud des Etats-Unis. Aujourd’hui reconnus comme de l’art, nous sommes apparus dans les années 1940. Nous perdurons grâce à une tradition transmise de génération en génération.

Des prisons du Texas, de Californie, du Nouveau-Mexique, nous sommes nés dans les cellules des prisonniers hispaniques. Le papier était réservé aux détenus blancs. Les Chicanos, illettrés , pour la plupart, n’avaient que les mouchoirs blancs fournis par l’administration pénitentiaire pour s’exprimer. De cette contrainte, ils en ont fait une opportunité pour s’adresser à leur famille et à leur gang avec des illustrations codées. De simples pañuelos (mouchoirs) nous sommes devenus les mystérieux paños.

Paño de Rodolphe retouché
Dans ma composition, mon créateur a mélangé les univers : celui des gangs chicanos avec les armes et les fantasmes autour des belles voitures et des pin-up, mais aussi la religion avec les cornes du diable portée par la jeune femme à droite ou encore la solitude carcérale figurée par le clown triste en haut à droite. © Rodolphe Urbs

 

Ces messages que nous cachons

Ils sont sous vos yeux et pourtant nos dessins ne vous révèlent rien si vous n’êtes pas un initié. Vous reconnaissez les univers qui imbibent nos tissus : les racines aztèques des prisonniers, leurs fantasmes masculins, leurs rêves de fortune aux côtés d’images pieuses catholiques ou encore la présence du clown triste symbolisant l’enfermement carcéral. Notre composition change selon le destinataire et le message que nous devons faire passer à l’extérieur. Pour tenter de nous comprendre, les prisons d’où nous sortions ont recruté des agents pour tenter de nous déchiffrer,

Une tradition qui perdure pour un nouvel usage 

Nous restons malgré tout un exutoire, une façon pour le détenu de s’évader par l’imagination, de transpercer les barreaux de sa cellule par la multitude d’images qu’il vient dessiner. Nous nous démarquons toujours par notre production artisanale. Depuis quelques années, nos traits sont dessinés au crayon Bic, mais avant, certains d’entre nous étaient dessinés avec du café. Une chose est sûre, c’est que je n’en connais pas deux comme moi, certains sont simplement en noir et blanc alors que d’autres sont colorés.

Aujourd’hui, des petits frères prennent la relève. Ils n’ont plus la même utilité.  La famille revend le paño pour que le prisonnier puisse cantiner. Cantiner c’est pouvoir acheter du savon, du tabac, etc.

Avant méconnus, aujourd’hui exposés

Nous commençons à être connus du grand public, à faire partie de cet « art populaire ». On nous collectionne, on nous expose alors que nous témoignons de ce que la société rejette et enferme : ceux qui ont mauvaise réputation.

Cela n’a rien d’étonnant qu’une dizaine d’autres paños et moi ayons été exposés, en 2010 et en 2012, à La Mauvaise Réputation.  A sa création en 2002, cette librairie bordelaise se voulait marginale dans ses propositions. Or, quinze ans plus tard, les livres sur les tatouages, sur les graffiti ou encore la littérature érotique sont devenus mainstream, selon Rodolphe Urbs l’un des deux libraires.

J’espère ne pas être mainstream : tu imagines si des ados se saisissaient de nous ? On finirait accrochés à un mur de chambre à côté d’un poster de Justin Bieber, Dios Mios ! (Mon Dieu !).

Mary Esseul

 

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